Argumentaire

« L’AUTOPSIE DU SILENCE »

Anthropologie des féminicides et politiques de l’intime en Afrique

De l’urgence de Santé publique à la refondation des pactes sociaux.

 

Contexte et justification

Les violences conjugales et les féminicides en Afrique, en général et au Cameroun en particulier, s’imposent comme une crise de santé publique majeure et une violation persistante des droits fondamentaux. Si les violences basées sur le genre sont un problème mondial, elles prennent par contre en Afrique, des dimensions spécifiques et souvent alarmantes, ancrées dans des structures socio-culturelles complexes. La notion de « résurgence » des féminicides souligne non seulement la persistance du phénomène mais aussi la nécessité de comprendre les mécanismes récents qui exacerbent cette forme extrême de violence de genre, particulièrement dans les contextes de crise, de conflit ou de changements sociaux rapides.

Les féminicides, entendus comme l’expression la plus extrême des violences fondées sur le genre, constituent aujourd’hui une problématique majeure à l’échelle mondiale. En Afrique, leur reconnaissance scientifique, politique et juridique demeure encore incomplète, en dépit d’une recrudescence préoccupante des cas et d’une mobilisation croissante des acteurs sociaux. Le féminicide en Afrique ne peut être compris comme une simple pathologie individuelle. Il est le stade ultime d’un continuum de violences nourri par un « silence » structurel. Faire l’autopsie de ce silence, c’est disséquer les non-dits familiaux, les failles juridiques et les impensés culturels qui entourent l’intime.

​L’enjeu est double : il s’agit d’abord d’une urgence de santé publique, car ces violences déciment une part active de la population et traumatisent les générations futures. Mais c’est aussi un projet de refondation sociale : il est impossible de construire une démocratie ou un développement durable si le pacte de base – la sécurité au sein de l’espace privé – est rompu pour la moitié de la population.

Ces violences s’inscrivent dans des configurations sociales complexes où les rapports de genre, les normes culturelles et les économies affectives structurent les relations intimes. Le foyer, souvent perçu comme espace de protection, apparaît également comme un lieu central de production de violences létales. Dans ce contexte, le silence – social, familial, institutionnel – constitue un élément clé de reproduction et de légitimation des féminicides. L’« autopsie du silence » propose ainsi une démarche analytique visant à mettre au jour les mécanismes invisibles qui contribuent à l’invisibilisation, à la banalisation et à l’impunité de ces crimes. Elle invite à une réflexion interdisciplinaire croisant anthropologie, sociologie, droit, santé publique et études de genre.

Les chiffres témoignent d’une réalité brutale et nécessitent une attention immédiate :

  • Prévalence de la Violence Conjugale : Selon l’ONU Femmes, la majorité des violences faites aux femmes sont perpétrées par le partenaire intime actuel ou passé. Bien que les chiffres varient fortement selon les pays, certaines études en Afrique révèlent une prévalence élevée. En 2023, environ 51 100 femmes et filles ont été tuées par un partenaire intime ou un membre de leur famille dans le monde. (UN Women Knowledge hub)
  • En 2024, ce chiffre demeure proche de 50 000 victimes, soit 137 femmes tuées chaque jour. (UN Women Knowledge hub)
  • L’Afrique présente le taux le plus élevé de féminicides familiaux et conjugaux au monde, devant les Amériques. (UN Women Knowledge hub)
  • Près d’une femme sur trois dans le monde subit au cours de sa vie des violences physiques ou sexuelles exercées par un partenaire intime ou un autre agresseur. (World Health Organization)
  • Au Cameroun, au moins 66 femmes ont déjà été tuées depuis le début de l’année 2025. Les chiffres relayés par Griote, une plateforme engagée dans la lutte contre les violences faites aux femmes, insistent pour marteler que les 66 décès sont survenus au cours de 309 jours. Ils sont le signe que le combat doit se poursuivre, même s’il existe une légère diminution des cas de femmes tuées par rapport à l’année 2024. En date du 13 décembre 2024, le décompte des cas signalés de femmes tuées marquait 69 féminicides au Cameroun. La situation préoccupait alors au même titre qu’en 2023 où les acteurs de la lutte ont enregistré 237 cas de violences faites aux femmes.
  • À l’échelle mondiale, plus de 640 millions de femmes âgées de 15 ans et plus ont subi des violences de la part d’un partenaire intime (soit 26 % de cette tranche de population) (UN Women, Nov. 2024).
  • Les Féminicides, l’Expression Ultime : Les féminicides, meurtres de femmes en raison de leur genre, sont souvent commis par un membre de la famille ou un partenaire intime.
  • Globalement, 140 femmes ou filles sont tuées chaque jour par un membre de leur propre famille (UN Women, Nov. 2024).
  • Plus de 50 000 femmes et jeunes filles auraient été tuées par des (ex-)conjoints ou des membres de leur famille dans le monde en 2023, selon l’ONUDC (Statista, Nov. 2024).
  • Dans des contextes spécifiques, comme en RDC (République Démocratique du Congo), le féminicide est un problème majeur, notamment dans les zones de conflit où les violences basées sur le genre sont généralisées. En RDC, entre juin et septembre 2021, l’Association des Femmes des Médias (AFEM) a documenté plus de 500 cas de VFF, dont des accusations de sorcellerie conduisant à des meurtres (La Revue des droits de l’homme, 2025).
  • Au Cameroun, plus de 80 cas de féminicides ont été recensés dans les grandes villes et zones rurales en 2023 (Calenda, Janv. 2024).
  • Ces chiffres, souvent sous-évalués en raison du faible signalement et du déficit de données fiables et ventilées, mettent en évidence la nécessité d’une recherche approfondie et d’une action concertée.

Ce colloque entend donc explorer, de manière générale, les dynamiques africaines des violences conjugales et des féminicides en articulant deux enjeux majeurs : leur reconnaissance comme urgence de santé publique et la nécessité de refonder les pactes sociaux autour de la justice, de la protection et de la dignité des femmes.

En mettant en dialogue savoirs académiques et expériences de terrain, ce colloque ambitionne aussi de contribuer à une compréhension renouvelée des féminicides en Afrique et à l’élaboration de réponses adaptées, ancrées dans les réalités locales mais ouvertes aux dynamiques globales.

 

Objectifs du colloque, de manière spécifique :

  • Dresser un état des lieux des violences conjugales et des féminicides en Afrique (2018-2025) en intégrant les données de santé publique, sociologiques et juridiques.
  • Analyser les féminicides à partir de perspectives anthropologiques et interdisciplinaires
  • Interroger les mécanismes sociaux et culturels du silence
  • Examiner les politiques de l’intime et les configurations de la violence domestique
  • Évaluer les réponses institutionnelles, juridiques et sanitaires
  • Mettre en lumière les mobilisations sociales et féministes camerounaises et africaines
  • Proposer des pistes de transformation des pactes sociaux
  • Partager les expériences et les meilleures pratiques en matière de prise en charge, de résilience des survivantes et de prévention.
  • Définir un agenda de recherche et d’action pour la formation doctorale en santé publique, orienté vers l’éducation communautaire et la plaidoyer politique en Afrique.

 

Axes thématiques

Axe 1 : Généalogie et conceptualisation du féminicide en Afrique

  • Épistémologie : Nommer le féminicide en contextes africains.
  • Enjeux terminologiques et juridiques
  • Généalogie du Silence : Poids des traditions et mutations sociales
  • Historicité des violences de genre

Axe 2 : Anthropologie du silence et régimes de l’indicible

  • Silence, honte et secret
  • Omerta familiale, religieuse et institutionnelle
  • Religions et rites : Entre médiation et invisibilisation des victimes

Axe 3 : Politiques de l’intime et violences domestiques

  • Le foyer comme espace politique
  • Dépendances affectives et économiques
  • Masculinités : Pouvoir, précarité et passage à l’acte
  • Le corps féminin comme champ de bataille politique
  • Le corps de la femme comme archive.

Axe 4 : Féminicide comme urgence de santé publique

  • Impacts sanitaires et psychosociaux
  • Accès aux soins et dispositifs d’urgence
  • Approches interdisciplinaires santé – genre
  • Barrières socioculturelles et santé genre

Axe 5 : Justice, impunité et gouvernance des violences

  • Politiques Publiques : Vers une protection régalienne de l’intime
  • Cadres juridiques et politiques publiques
  • Défaillances institutionnelles
  • Comparaisons internationales

Axe 6 : Résistances, mobilisations et refondation des pactes sociaux

  • Mouvements féministes africains
  • Activisme et libération de la parole
  • Vers de nouveaux contrats sociaux

Axe 7 : Représentations sociales : le cœur de l’invisibilité

  • Normes sociales et culture du silence
  • Domination masculine et inégalités de genre
  • Rôle de la famille élargie et des institutions
  • Rites et pratiques culturelles féministes suicidaires

Axe 8 : Vécus et l’éducation communautaire : vers la résilience et l’action

  • Vécus des victimes et des enfants
  • Stratégies de résilience et de dévoilement
  • Éducation communautaire et changement de normes

 

Orientations bibliographiques

  • African Union. (2024). Continental Strategy on Gender Equality and Women’s Empowerment in Africa. Addis-Abeba : Union africaine.
  • Amnesty International (2019) – Violences de genre en Afrique australe
  • Ministère de la Promotion de la Femme et de la Famille (MINPROFF). (2024). Rapport national sur les violences basées sur le genre au Cameroun.
  • Chireshe, E., & Nyathi, M. (2023). Intimate Partner Violence and Women’s Health in Sub-Saharan Africa: A Systematic Review. African Journal of Reproductive Health, 27(4), 12–28.
  • Clarence Yongo et al. (2025). Féminicides et plaidoyer législatif au Cameroun : enjeux de reconnaissance juridique et de protection des victimes. Document de travail du collectif Stop Féminicides 237. Les données disponibles montrent une augmentation préoccupante des féminicides signalés au Cameroun et un débat croissant sur l’adoption d’une loi spécifique contre les violences basées sur le genre. (Le Monde.fr)
  • Corradi, C., Marcuello-Servós, C., Boira, S., & Weil, S. (2024). Theories of Femicide and Feminicide: Contemporary Perspectives. Current Sociology Review, 72(1), 25–46.
  • Études et initiatives WILDAF (2026) – Mobilisations communautaires contre le féminicide
  • Field, A. et al. (2019) – Me Too et dynamiques de pouvoir
  • Gutiérrez-Romero, R. (2024) – Femicide laws and structural impunity
  • Lembo, M. (2022–2024) – Violences sexuelles et silence institutionnel en Afrique
  • Mlambo, V., Zubane, S., & Mthembu, N. (2024). Gender-Based Violence and Femicide in South Africa: Trends, Drivers and Policy Responses. African Journal of Gender Studies, 16(2), 45–67.
  • Mofokeng, J., & Dlamini, P. (2024). Femicide as a Public Health Crisis in Southern Africa. African Safety Promotion Journal, 22(1), 1–18.
  • Mukanangana, F., et al. (2024). Socio-cultural Determinants of Intimate Partner Violence in East Africa: Evidence from Demographic and Health Surveys. BMC Women’s Health, 24(1), 317.
  • Nguimfack, L., Tchouaket, É., & collaborateurs. (2023). Violences basées sur le genre au Cameroun : ampleur, déterminants et réponses institutionnelles. Revue Camerounaise de Santé Publique, 5(2), 33–51.
  • ONU Femmes Afrique de l’Ouest et du Centre. (2024). État des lieux des violences faites aux femmes en Afrique centrale et occidentale. Dakar : Bureau régional ONU Femmes.
  • Ouedraogo, R., & Traoré, A. (2023). Violences conjugales et vulnérabilités féminines en Afrique de l’Ouest : enjeux sociaux et sanitaires. Revue Africaine de Santé Publique, 11(3), 88–102.
  • Presse contemporaine sur le Cameroun (2025) – montée des féminicides et impunité
  • Russell, D. & Radford, J. (réédité, usages contemporains) – Femicide: The Politics of Woman Killing
  • Russell, D. E. H. (2023). Femicide: The Politics of Woman Killing. Updated Edition. New York: Twayne Publishers.
  • Saha, P. et al. (2018) – Misogynie et violence symbolique numérique
  • The Routledge International Handbook of Femicide and Feminicide. Routledge, 2023.
  • UN Women & United Nations Office on Drugs and Crime. (2024). Femicides in 2023: Global Estimates of Intimate Partner/Family Member Femicides. New York/Vienna: UN Women & UNODC. Le rapport estime à 51 100 le nombre de femmes et de filles tuées par un partenaire intime ou un membre de la famille en 2023, soit environ 140 décès par jour. L’Afrique enregistre les taux les plus élevés au monde. (UN Women Knowledge hub)
  • UN Women & United Nations Office on Drugs and Crime. (2025). Femicides in 2024: Global Estimates of Intimate Partner/Family Member Femicides. New York/Vienna: UN Women & UNODC. Ce rapport montre que près de 50 000 femmes et filles ont été tuées en 2024 par un partenaire intime ou un membre de leur famille. L’Afrique présente le taux le plus élevé de féminicides liés au partenaire ou à la famille. (UN Women Knowledge hub)
  • World Health Organization. (2024). Addressing Violence Against Women in Africa: Health Sector Response Framework. Genève : OMS.
  • World Health Organization. (2025). Violence against Women Prevalence Estimates and Global Status Report. Genève : OMS. Le rapport indique qu’environ une femme sur trois dans le monde subit au cours de sa vie des violences physiques ou sexuelles, principalement commises par un partenaire intime. (World Health Organization)
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